La vie quotidienne des femmes haredim, sans caricature
Ce qu’on regarde de loin comme un bloc homogène est fait de mondes distincts. Le quotidien de ces femmes se laisse décrire, à condition de savoir d’où viennent les sources.
Les communautés dites ultra-orthodoxes ne forment pas un bloc : les usages diffèrent nettement entre courants hassidiques, milieu lituanien et monde séfarade, y compris sur des points aussi visibles que la perruque. Le quotidien des femmes s’organise autour d’une semaine en pente, dont la charge monte du jeudi jusqu’à l’allumage des bougies du vendredi soir. Contrairement à une idée répandue, beaucoup travaillent — en Israël, la femme est souvent le principal soutien du foyer pendant que le mari étudie.
- Haredim, pas ultra-orthodoxes : le second terme vient de l’extérieur et n’est pas employé par les intéressées.
- Un paradoxe scolaire : les filles reçoivent souvent plus de matières générales que les garçons, tournés vers l’étude talmudique.
- La semaine a une pente : tout converge vers l’allumage des bougies, avant le coucher du soleil du vendredi.
- Attention aux sources : les récits les plus diffusés sont des récits de rupture, fidèles à une trajectoire, pas à une moyenne.
Haredim plutôt qu’ultra-orthodoxes
ce que le mot désigne
Le terme « ultra-orthodoxe » vient de l’extérieur. C’est un mot de presse, forgé par des observateurs, et les personnes concernées ne l’emploient pas pour se décrire. Elles disent haredim — un mot hébreu qui évoque la crainte révérencielle, et dont le singulier est haredi.
Cette précision de vocabulaire n’est pas un détail de politesse. Elle signale que ce qu’on regarde de loin comme un bloc est vu de l’intérieur comme un ensemble de mondes distincts, qui ne se confondent pas et se distinguent parfois vivement. Une règle observée dans une communauté peut être inconnue, adoucie ou au contraire durcie dans une autre située à deux rues de là. C’est la seule mise en garde de cet ordre que contiendra ce texte, et elle vaut pour toutes les sections qui suivent, y compris quand elles semblent affirmer.
Les courants hassidiques
Organisés en cours rassemblées autour d’un rabbin et de sa lignée : Satmar, Gour, Belz, Vichnitz. Ce sont des mondes séparés, avec leurs usages vestimentaires et leur degré d’ouverture propres. Beaucoup parlent yiddish au quotidien.
Le milieu lituanien
Héritier des grandes académies talmudiques d’Europe de l’Est, il se définit davantage par l’étude que par la ferveur communautaire réunie autour d’une figure. L’hébreu y domine en Israël.
Le monde séfarade
Issu des communautés du bassin méditerranéen et du Proche-Orient, il a ses propres traditions liturgiques, son rapport à la loi et des usages domestiques qui diffèrent des deux précédents.
À côté de ces trois ensembles se tient un cas particulier, Habad-Loubavitch, dont l’orientation tournée vers l’extérieur et vers les juifs non pratiquants le distingue nettement des autres cours hassidiques. Le ranger avec elles sans le dire serait déjà produire l’amalgame qu’il s’agit d’éviter.
L’essentiel de ce qui circule en français sur ces femmes provient de récits de rupture et de fictions qui s’en inspirent. Ces témoignages sont réels, mais ils décrivent par construction une trajectoire de sortie, pas une moyenne. La dernière section de cet article revient en détail sur ce que cela implique.
La tenue et les cheveux couverts
une règle, des applications
Le principe s’appelle tsniout, ce qu’on traduit approximativement par pudeur ou retenue. Il ne concerne d’ailleurs pas que les vêtements : il touche la manière de parler, de se tenir, d’occuper l’espace public.
Côté vêtements, les usages convergent : manches qui couvrent les coudes, jupes qui couvrent les genoux, encolure haute, bas ou collants même en été. Les couleurs sont souvent sobres, sans que ce soit une règle absolue — certaines communautés admettent des tissus imprimés et des teintes vives, d’autres non.
La couverture des cheveux, elle, intervient au mariage. Une femme mariée couvre ses cheveux devant tout homme qui n’est pas son mari, et c’est là que les applications s’écartent le plus. Certaines portent une perruque, appelée sheitel, parfois d’une qualité telle qu’elle passe inaperçue. D’autres portent un foulard, le tichel, noué de façons très variées. D’autres encore un chapeau, un béret, ou un foulard par-dessus une perruque. Et dans certaines cours hassidiques, la perruque est au contraire découragée ou interdite, précisément parce qu’elle imite trop bien les cheveux. Une femme qui porte un sheitel élaboré et une femme qui porte un tichel sombre appliquent la même règle avec deux interprétations construites sur des générations.
L’école des filles, et un paradoxe scolaire
Un fait historique éclaire une bonne partie du reste, et il est étonnamment récent. Au début du XXe siècle, les garçons étudiaient et les filles, non — pas de manière organisée. En 1917, à Cracovie, une couturière nommée Sarah Schenirer ouvre une école pour jeunes filles avec une poignée d’élèves. Le réseau qu’elle fonde, Beth Yaakov, se répand en Pologne puis dans tout le monde ashkénaze avant la guerre, et il reste aujourd’hui la matrice de l’enseignement féminin haredi. Sarah Schenirer meurt en 1935 ; son projet lui survit largement.
De cette origine découle un paradoxe que la plupart des articles ignorent. L’étude du Talmud est réservée aux garçons, qui y consacrent l’essentiel de leur scolarité, puis souvent leurs premières années d’adulte. Les filles reçoivent un enseignement religieux différent — textes, lois pratiques, éthique — et, en compensation, une part bien plus large de matières générales : langues, mathématiques, informatique, comptabilité.
Le résultat est contre-intuitif pour qui regarde de loin. Dans beaucoup de familles, c’est la femme qui sort du système scolaire avec les compétences les plus directement monnayables. Les séminaires post-scolaires, qui formaient historiquement des enseignantes, proposent désormais aussi des cursus de gestion, de graphisme ou de développement informatique.
Le mariage
rencontres organisées et vie de famille
Le mariage ne relève pas de la rencontre fortuite. Il passe par un système de présentations, le shidduch, où les familles et des intermédiaires — parfois professionnels — mettent en relation deux jeunes gens jugés compatibles.
Les rencontres qui suivent sont brèves et explicites dans leur intention : on ne se fréquente pas pour voir, on se rencontre pour décider. Selon les milieux, elles se comptent en quelques entretiens, dans un lieu public ou chez des proches. Chacun peut dire non, et le refus est prévu par le système. L’engagement, s’il vient, arrive vite, et le mariage est célébré nettement plus tôt que dans les sociétés environnantes — au sortir des études secondaires ou du séminaire, plutôt qu’après une décennie de vie professionnelle.
Vient ensuite une vie de famille dense. Les familles sont nombreuses, l’écart d’âge entre l’aînée et le dernier est souvent important, et l’aînée participe très tôt à l’organisation domestique. Autour, un réseau se déploie : mères, sœurs, belles-sœurs, voisines. Une naissance mobilise le voisinage, les repas circulent, la garde s’organise sans passer par un service. Ce maillage féminin est probablement l’aspect le moins visible de l’extérieur et le plus structurant de l’intérieur. Les lois dites de pureté familiale rythment par ailleurs la vie du couple, avec des périodes de séparation et un bain rituel, le mikvé.
Travailler
une réalité différente selon les pays
C’est le point où les généralisations tombent le plus vite, parce que la situation israélienne et celle des diasporas ne se ressemblent pas.
En Israël, un modèle s’est installé au fil des dernières décennies : le mari étudie à plein temps dans un kollel, structure d’étude pour hommes mariés, et la femme assure l’essentiel du revenu. Elle enseigne, tient une comptabilité, travaille dans l’informatique, la conception graphique, l’assurance. Souvent dans des structures ajustées aux contraintes de sa communauté : bureaux non mixtes, journée qui s’arrête tôt le vendredi, congés calés sur le calendrier des fêtes, parfois travail depuis un centre d’activité implanté dans le quartier. Dans les diasporas — États-Unis, Royaume-Uni, Belgique, France —, l’étude à plein temps sur longue durée est moins généralisée, davantage d’hommes exercent une activité rémunérée, souvent dans le commerce, et le travail des femmes s’inscrit dans un autre équilibre.
Cet article n’en avance aucun, volontairement : les données de population, de fécondité et d’emploi varient selon les sources, les définitions retenues et les années. Le bureau central des statistiques israélien et les instituts de recherche sur la société israélienne les publient et les actualisent. C’est là qu’il faut les chercher.
Ce qu’il faut en retenir : l’image de la femme haredi confinée au foyer est démentie par le modèle israélien dominant, et ne décrit qu’imparfaitement les situations des diasporas.
Une journée, puis une semaine en pente
Une journée ordinaire de semaine ressemble davantage qu’on ne le croit à celle de n’importe quel foyer nombreux, avec un cadre religieux qui en fixe les bornes.
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Tôt le matin
Lever avant les enfants, prière du matin — plus brève pour les femmes, dont les obligations liturgiques sont allégées et centrées sur le foyer. Petit-déjeuner en série, préparation des repas emportés, habillage des plus jeunes.
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Le départ à l’école
Les enfants partent vers des établissements séparés par sexe, souvent situés dans le quartier. Les journées scolaires sont longues, en particulier pour les garçons, ce qui libère du temps dans la maison.
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La journée de travail ou de maison
Activité professionnelle pour beaucoup, à l’extérieur ou depuis chez soi ; gestion domestique, courses, démarches et entraide de voisinage pour le reste du temps. C’est aussi la plage où s’organise ce qui devra être prêt avant le vendredi.
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La fin de journée
Retour des enfants, devoirs, repas du soir pris ensemble, coucher échelonné selon les âges. Les soirées sont courtes : le rythme de lever impose de ne pas les étirer, et la télévision ne les occupe pas.
Cette régularité vaut du dimanche au mercredi. Ensuite, la semaine prend sa pente. La charge monte à partir du jeudi : on cuisine pour le lendemain et le surlendemain, en quantité, parce que rien ne se cuisinera pendant vingt-cinq heures. Le vendredi est une course contre le soleil — plats terminés, maison nettoyée, enfants lavés et habillés, table dressée, tout doit être prêt avant le coucher du soleil, dont l’heure change chaque semaine et ne se négocie pas.
C’est la femme qui allume les bougies, quelques minutes avant l’heure limite. Ce geste ouvre le chabbat : plus de cuisine, plus de courses, plus d’écran, plus de téléphone, plus de voiture. Repas longs, chants, visites, sieste, lecture, marche. La coupure est totale, et beaucoup de témoignages, y compris critiques sur d’autres aspects, décrivent ce moment comme le plus précieux de la semaine.
Le cycle annuel ajoute ses pics. Le plus lourd est la préparation de Pessa’h, qui suppose d’éliminer de la maison toute trace de levain : un ménage d’une ampleur sans équivalent, mené sur plusieurs semaines, et qui repose très largement sur les femmes du foyer.
Les écrans, l’information et ce qui entre dans la maison
C’est l’un des aspects les plus concrets du quotidien, et l’un des plus mal connus. Dans une large partie de ces foyers, il n’y a pas de téléviseur. L’accès à internet est encadré : connexions filtrées, appareils dont les fonctions sont restreintes, téléphones sans navigateur. Des services de filtrage se sont développés spécifiquement pour ces communautés, et l’usage professionnel fait l’objet d’arrangements séparés — beaucoup de femmes qui travaillent dans l’informatique ou la comptabilité utilisent un poste connecté au bureau et un téléphone bridé à la maison.
La sévérité de ces dispositifs varie fortement d’une communauté à l’autre, et se discute à l’intérieur même de chacune. L’information circule autrement : presse écrite communautaire, affichage dans les rues des quartiers, lignes téléphoniques d’information, bouche-à-oreille. Certains titres de cette presse ne publient pas de photographies de femmes, ce qui a fait l’objet de débats jusque dans les communautés concernées.
Ce qu’on croit savoir, et d’où ça vient
L’essentiel de ce qui circule en français sur les femmes haredim vient de deux sources : des récits de femmes ayant quitté leur communauté, et des fictions inspirées de ces récits. Ces témoignages sont réels, souvent courageux, et ils décrivent des situations qui existent. Mais ils ont une caractéristique commune : ils racontent une rupture. Par construction, ils sont écrits par des personnes pour qui cela ne s’est pas bien passé.
Cela ne les disqualifie pas — cela situe ce qu’ils décrivent. Une série tirée d’un tel récit est fidèle à une trajectoire, pas à une moyenne. Symétriquement, les présentations produites par les communautés elles-mêmes lissent ce qui fâche.
Entre les deux, il existe un corpus de recherche — sociologie, anthropologie, études de genre — qui travaille sur ces communautés depuis des décennies, à partir d’enquêtes de terrain. On y accède sans difficulté par les portails de revues en sciences humaines accessibles en ligne, en cherchant simplement le terme « haredi » plutôt que « ultra-orthodoxe », qui renvoie surtout à de la presse. C’est moins spectaculaire, c’est plus lent à lire, et c’est là qu’on trouve la description la moins déformée.
Faut-il dire ultra-orthodoxe ou haredi ?
« Ultra-orthodoxe » est un terme extérieur, principalement journalistique, que les personnes concernées n’emploient pas. Elles disent haredim, mot hébreu évoquant la crainte révérencielle. Les deux se comprennent, mais le second est celui de l’intérieur.
À quoi ressemble une journée type ?
Lever tôt, prière du matin, départ des enfants vers des écoles séparées par sexe, journée de travail ou de gestion domestique, retour, repas du soir, coucher échelonné. Les soirées sont courtes et la télévision n’y tient pas de place. Le schéma vaut du dimanche au mercredi : à partir du jeudi, la préparation du chabbat prend le dessus.
Pourquoi les femmes mariées couvrent-elles leurs cheveux ?
C’est une application du principe de pudeur, la tsniout, qui prend effet au mariage : une femme mariée couvre ses cheveux devant les hommes qui ne sont pas son mari. Les formes varient beaucoup — perruque, foulard, chapeau, parfois combinaison — et certaines communautés découragent la perruque, jugée trop imitative.
Les filles vont-elles à l’école ?
Oui, dans un réseau scolaire féminin né à Cracovie en 1917 sous l’impulsion de Sarah Schenirer, les écoles Beth Yaakov. Elles y reçoivent un enseignement religieux distinct de celui des garçons, et souvent une part plus large de matières générales, l’étude talmudique étant réservée aux garçons.
Les femmes haredim travaillent-elles ?
Beaucoup, et la situation diffère selon les pays. En Israël, un modèle répandu veut que le mari étudie à plein temps en kollel pendant que la femme assure l’essentiel du revenu — enseignement, comptabilité, informatique, graphisme. Dans les diasporas, davantage d’hommes exercent une activité rémunérée et l’équilibre est autre.
Comment se passe le mariage ?
Par des présentations organisées, le shidduch, où familles et intermédiaires mettent en relation deux jeunes gens jugés compatibles. Les rencontres sont brèves et explicites dans leur intention, chacun peut refuser, et l’engagement vient vite quand il vient. Le mariage est célébré nettement plus tôt que dans les sociétés environnantes.
Les séries télévisées sur le sujet sont-elles fidèles ?
Elles sont fidèles à une trajectoire, rarement à une moyenne. Les fictions les plus diffusées s’inspirent de récits de femmes ayant quitté leur communauté : ces témoignages sont réels, mais ils racontent par construction une rupture. Pour une description moins déformée, les travaux de sociologie et d’anthropologie restent la porte d’entrée la plus sûre.
Reste une question que ce genre d’article ne tranche pas : ce que ces femmes diraient elles-mêmes de leur quotidien, si on le leur demandait plus souvent qu’on ne le raconte à leur place.