La religion yézidie
croyances, histoire et persécutions
Une religion monothéiste ancienne, longtemps caricaturée : ses croyances, ses lieux saints et son histoire récente.
Le yézidisme est une religion monothéiste pratiquée par les Yézidis, une minorité kurdophone du nord de l’Irak. Elle croit en un Dieu unique et sept anges, dont l’Ange Paon. Longtemps accusée à tort de « culte du diable », la communauté a subi un génocide en 2014.
- Monothéiste : un Dieu créateur et sept anges, au premier rang Tawûsî Melek, l’Ange Paon.
- Lalish : le sanctuaire principal, lié à Cheikh Adi (mort en 1162).
- On naît yézidi : religion endogame, sans conversion possible.
- Génocide de 2014 : reconnu par l’ONU (2021) et plusieurs États.
Qui sont les Yézidis
Les Yézidis forment à la fois un groupe ethnique et une communauté religieuse : on est yézidi par la naissance autant que par la foi. Ils parlent majoritairement le kurmandji, un dialecte kurde, ce qui les rattache à l’aire culturelle kurde, sans que les deux se confondent.
Leur principal foyer historique se situe dans le nord de l’Irak, en particulier dans les régions de Sinjar (Shingal) et de Sheikhan. On trouve aussi des communautés en Syrie, en Turquie, en Arménie et en Géorgie, ainsi qu’une diaspora importante, notamment en Allemagne, qui abrite l’une des plus grandes populations yézidies hors du Moyen-Orient. Les estimations démographiques varient sensiblement : la population mondiale est généralement évaluée entre plusieurs centaines de milliers et près d’un million de personnes. L’absence de recensement précis et les déplacements récents rendent tout chiffre approximatif.
Les croyances
un Dieu unique et les sept anges
Le yézidisme est une religion monothéiste. Il repose sur la croyance en un Dieu créateur qui, après avoir formé le monde, en a confié la garde à sept anges, parfois appelés la heptade. Parmi eux, Tawûsî Melek — l’Ange Paon, aussi orthographié Melek Taûs — occupe la première place : il est le chef des anges, une émanation de Dieu chargée de veiller sur le monde. Le paon, symbole de cette figure, est associé à la diversité et à la richesse des couleurs du monde.
La transmission de cette foi est avant tout orale. Le cœur de la tradition réside dans des hymnes sacrés, les qewls, récités et chantés. Deux textes écrits sont parfois cités comme livres sacrés, le Kitêba Cilwe (Livre de la Révélation) et le Mishefa Reş (Livre noir), mais leur authenticité est débattue : certains spécialistes estiment qu’ils ont pu être rédigés tardivement, voire par des observateurs extérieurs. Sur ce point, la prudence reste de mise.
Les Yézidis ne sont pas des « adorateurs du diable ». Cette accusation vient de l’assimilation, par des regards extérieurs, de l’Ange Paon au diable des religions abrahamiques. Dans la tradition yézidie, cette figure incarne au contraire la fidélité à Dieu seul. Le malentendu a pourtant servi de prétexte à des siècles de persécutions.
Melek Taûs et le malentendu du « culte du diable »
Ce point mérite d’être développé, car il a eu des conséquences dramatiques. L’origine du malentendu tient à un récit : l’Ange Paon aurait refusé de se prosterner devant Adam. Ce motif rappelle superficiellement l’histoire de l’ange déchu dans les traditions abrahamiques. Mais l’interprétation yézidie est inverse : ce refus exprime une fidélité absolue à Dieu seul, à qui seul la prosternation est due.
Loin de vénérer une entité maléfique, les Yézidis n’accordent aucune place au culte du mal. Ce n’est pas parce qu’un récit ressemble à un autre qu’il porte le même sens. Rétablir ce point n’est pas un détail théologique : l’étiquette fausse d’« adorateurs du diable » a nourri, pendant des siècles, la violence contre cette communauté.
Lieux et figures
Cheikh Adi et le sanctuaire de Lalish
L’histoire religieuse yézidie est étroitement liée à la figure de Cheikh Adi ibn Musafir, réformateur du XIIe siècle. Installé dans la vallée de Lalish, dans le nord de l’Irak, il y fonda une confrérie et mourut en 1162. Les Yézidis le considèrent comme une incarnation de Tawûsî Melek.
Lalish est le principal lieu saint de la religion. Le tombeau de Cheikh Adi s’y trouve, et la vallée est le but d’un pèlerinage que tout Yézidi est censé accomplir au moins une fois. Le grand rassemblement de l’année, la Fête de l’Assemblée (Cêjna Cemaiya), s’y déroule chaque automne, traditionnellement du 6 au 13 octobre, et donne lieu à des rites collectifs autour du sanctuaire. Lalish fonctionne ainsi comme le centre spirituel et identitaire de la communauté, bien au-delà de sa seule dimension géographique.
Pratiques et organisation sociale
La société yézidie est structurée par un système de castes héréditaires. On distingue traditionnellement les cheikhs et les pîrs, qui assument des fonctions religieuses, et les mûrides, les laïcs. Chacun naît dans sa caste, et les rôles spirituels se transmettent par filiation.
Cette organisation s’accompagne d’une règle déterminante : l’endogamie. On naît yézidi, et la conversion n’est pas possible — il n’existe pas de procédure d’entrée dans la religion pour qui n’y est pas né. Le mariage se conclut au sein de la communauté, et même à l’intérieur de la caste. Cette fermeture explique en partie la préservation de la tradition, mais aussi la vulnérabilité démographique du groupe. Côté pratiques, plusieurs gestes structurent la vie religieuse : la prière, traditionnellement tournée vers le soleil, le baptême célébré à Lalish, le pèlerinage, et un calendrier de fêtes propre. Le Nouvel An yézidi, Çarşema Sor (le « mercredi rouge »), est célébré au printemps et compte parmi les moments les plus importants de l’année.
Une longue histoire de persécutions
La position de minorité religieuse mal comprise a exposé les Yézidis à des violences récurrentes. Au fil des siècles, et notamment sous l’Empire ottoman, la communauté a subi des massacres successifs, désignés par le terme de « firmans ». Le préjugé du « culte du diable » a servi de justification commode à ces persécutions, en transformant une incompréhension religieuse en accusation. Cette histoire longue éclaire l’épisode le plus récent, et le mieux documenté : les violences de 2014 ne sont pas un événement isolé, mais le point culminant d’une vulnérabilité installée de longue date.
Le génocide de 2014 et la reconnaissance internationale
Le 3 août 2014, les combattants de Daech (l’organisation État islamique) attaquent la région de Sinjar, peuplée de Yézidis. Les faits, établis par de nombreuses enquêtes, sont d’une gravité extrême. Des milliers d’hommes et de femmes âgées sont exécutés et enfouis dans des fosses communes. Des milliers de femmes et d’enfants sont enlevés, réduits en esclavage et soumis à des violences sexuelles, tandis que des garçons sont arrachés à leur famille et enrôlés de force. Les estimations font état de plusieurs milliers de morts et de plus de six mille personnes capturées.
Les conséquences humaines sont massives : en 2015, une très large part de la population yézidie mondiale se retrouve déplacée, réfugiée principalement au Kurdistan irakien et dans le nord-est de la Syrie. Ces atrocités ont depuis été reconnues comme un génocide par plusieurs instances internationales.
| Date | Événement |
|---|---|
| 3 août 2014 | Attaque de Sinjar par Daech ; début des massacres et des enlèvements |
| 2015 | Une très large part de la population yézidie est déplacée |
| 2021 | L’équipe d’enquête de l’ONU (UNITAD) établit la qualification de génocide |
| 2023 | Le Parlement allemand reconnaît officiellement le génocide |
À retenir
Le yézidisme est une religion monothéiste à part entière, et non le culte caricatural que des siècles de préjugés lui ont prêté. Sa foi repose sur un Dieu unique et sept anges, au premier rang desquels l’Ange Paon, Tawûsî Melek. Son centre spirituel est le sanctuaire de Lalish, lié à la figure de Cheikh Adi. Sa société, organisée en castes et fermée par l’endogamie, se transmet par la naissance. Et son histoire, jalonnée de persécutions, a culminé avec le génocide de 2014, aujourd’hui reconnu internationalement. Comprendre cette religion, c’est d’abord la distinguer des clichés qui ont servi à la combattre.
Les Yézidis adorent-ils le diable ?
Non. C’est un malentendu ancien et tenace. Les Yézidis sont monothéistes et ne vénèrent aucune entité maléfique. La confusion vient de l’assimilation, par des observateurs extérieurs, de l’Ange Paon (Tawûsî Melek) au diable des religions abrahamiques. Dans la tradition yézidie, cette figure incarne au contraire la fidélité à Dieu seul. Cette accusation a servi de prétexte à de nombreuses persécutions.
En quoi croient les Yézidis ?
Ils croient en un Dieu unique, créateur du monde, qui en a confié la garde à sept anges. Le principal d’entre eux est Tawûsî Melek, l’Ange Paon, considéré comme une émanation de Dieu chargée de veiller sur le monde. La foi se transmet surtout par des hymnes sacrés, les qewls, dans une tradition essentiellement orale.
Où vivent les Yézidis ?
Leur foyer historique se situe dans le nord de l’Irak, notamment dans les régions de Sinjar et de Sheikhan. Des communautés existent aussi en Syrie, en Turquie, en Arménie et en Géorgie. Une diaspora importante s’est constituée à l’étranger, en particulier en Allemagne, qui accueille l’une des plus grandes populations yézidies hors du Moyen-Orient.
Peut-on se convertir au yézidisme ?
Non. On naît yézidi : la religion est endogame et ne prévoit pas de conversion. Le mariage se conclut au sein de la communauté, et même à l’intérieur de la caste d’appartenance. Cette règle a contribué à préserver la tradition, mais elle rend aussi la communauté plus vulnérable sur le plan démographique.
Qu’est-il arrivé aux Yézidis en 2014 ?
Le 3 août 2014, Daech a attaqué la région de Sinjar. Des milliers de personnes ont été tuées, des milliers de femmes et d’enfants enlevés et réduits en esclavage, et une grande partie de la population a été déplacée. Ces actes ont été reconnus comme un génocide par les Nations unies en 2021, puis par plusieurs États, dont l’Allemagne en 2023.
Comprendre les minorités telles qu’elles sont, plutôt que de les réduire au préjugé qui a servi à les frapper : c’est sans doute la première leçon de l’histoire yézidie.