La religion umbanda
origines, croyances et déroulé d’un culte
Souvent confondue avec le candomblé ou réduite à des clichés, l’umbanda est une religion brésilienne récente et structurée.
L’umbanda est une religion brésilienne née dans la région de Rio de Janeiro au début du XXe siècle, de la rencontre entre les héritages religieux africains, le catholicisme, les traditions amérindiennes et le spiritisme d’Allan Kardec. Elle reconnaît un Dieu unique et honore les orixás comme des forces. Son culte repose sur la réception d’esprits venus conseiller les fidèles au cours de cérémonies appelées giras.
- Une religion du XXe siècle : urbaine et brésilienne, pas une survivance africaine restée intacte.
- Trois niveaux de croyance : Olorum, Dieu unique et lointain ; les orixás comme forces ; les esprits comme intermédiaires.
- Un culte de consultation : chants, tambours, incorporation, puis conseils donnés un à un dans le terreiro.
- Ni candomblé, ni quimbanda : trois traditions distinctes que les présentations rapides mélangent.
Une religion brésilienne du XXe siècle, pas une survivance exotique
On la range trop vite au rayon des traditions ancestrales. L’umbanda est en réalité une religion récente, urbaine, née dans la région de Rio de Janeiro au début du XXe siècle, dans un Brésil qui sortait à peine de l’esclavage et où les cultes d’origine africaine étaient traqués par la police.
La tradition umbandiste retient une date fondatrice : le 15 novembre 1908, à Neves, dans la commune de Niterói, en face de Rio. Ce jour-là, un jeune homme de dix-sept ans, Zélio Fernandino de Moraes, participe à une séance spirite. Selon le récit transmis par la tradition, une entité se présente à travers lui sous le nom de Caboclo das Sete Encruzilhadas — le Caboclo des Sept Carrefours — et annonce la naissance d’un culte nouveau, ouvert à tous, sans distinction de couleur ni de fortune. C’est un récit fondateur au sens propre : il structure l’identité de la religion, et il se lit comme tel plutôt que comme un procès-verbal d’archive. Le 15 novembre reste célébré chaque année comme la journée de l’umbanda, avec des reconnaissances officielles qui varient selon les États brésiliens.
Ce qui se joue à ce moment-là est plus large qu’un épisode. Dans les villes brésiliennes du début du siècle circulent en même temps les héritages religieux ouest-africains et bantous apportés par les esclaves déportés, le catholicisme officiel, les traditions amérindiennes, et une nouveauté venue de France : le spiritisme d’Allan Kardec, très populaire dans les classes moyennes lettrées. L’umbanda naît de cette rencontre. Elle n’est pas une importation africaine restée intacte, ni une déformation du catholicisme : c’est une religion composite, assumée comme telle, et profondément brésilienne.
Il n’existe ni clergé national, ni catéchisme, ni autorité unique. Chaque maison de culte a sa lignée, ses usages, son vocabulaire. Tout ce qui suit décrit des tendances largement partagées, pas une norme obligatoire.
Un Dieu unique, des orixás, des esprits
l’architecture de la croyance
La croyance umbandiste se lit sur trois niveaux distincts, et les mélanger produit l’essentiel des contresens.
Au sommet, un Dieu unique et lointain, le plus souvent appelé Olorum, nom d’origine yorouba. Il n’est pas représenté, pas directement sollicité, et aucune image ne lui est consacrée. L’umbanda est monothéiste sur ce plan-là, ce qui surprend souvent le lecteur qui s’attendait à un panthéon.
En dessous, les orixás. Le mot vient également du monde yorouba, et on les retrouve dans le candomblé, mais leur statut n’est pas le même ici. Dans l’umbanda, ils sont le plus souvent compris comme des forces, des principes ou des « lignes de travail » : Ogum pour le combat et l’ouverture des chemins, Iemanjá pour les eaux salées et la maternité, Oxalá pour la paix et la création, Xangô pour la justice. Selon les branches, on les rapproche plus ou moins de saints catholiques — Ogum et saint Georges, Iemanjá et la Vierge, par exemple. Cette superposition est l’héritage direct des siècles où il fallait masquer un culte interdit derrière une image tolérée.
Au troisième niveau, celui où se passe l’essentiel du culte, les esprits de personnes ayant vécu. C’est là que le spiritisme kardéciste laisse sa marque la plus nette : on croit à la réincarnation, à l’évolution progressive de l’esprit à travers ses vies, et à la charité comme moteur de cette évolution. Les esprits qui se manifestent lors des cérémonies ne sont pas des divinités. Ce sont des morts considérés comme plus avancés, qui reviennent conseiller, consoler, soigner — et qui, ce faisant, progressent eux-mêmes.
L’erreur fréquente, c’est de mettre ces trois niveaux sur le même plan et d’en conclure que l’umbanda « adore des esprits ».
Elle ne les adore pas. Elle les reçoit.
Les entités qui structurent le culte
Les esprits reçus pendant les cérémonies ne sont pas des individus anonymes. Ils se répartissent en familles, chacune avec sa manière de parler, de se tenir, de conseiller. Ce sont, très largement, des figures issues de l’histoire sociale brésilienne.
Les caboclos
Ils incarnent la figure de l’Indien, du Brésilien des origines : maintien droit, parole brève, énergie franche. On les sollicite sur les questions de force, de protection, de décision à prendre.
Les pretos velhos
Littéralement « les vieux Noirs » : la figure des anciens esclaves ayant vieilli dans la servitude. Parole lente, pipe, petit tabouret, consultants appelés « mon fils », « ma fille ». On vient les voir pour la patience, le chagrin, les affaires de famille.
Les crianças
Esprits d’enfants, associés à la joie et aux sucreries, reçus dans un registre volontairement enjoué. Selon les maisons, on croise aussi des boiadeiros, bouviers du sertão à la parole rude, ou des marinheiros, marins au ton libre.
Le traitement des pretos velhos dit assez clairement d’où vient cette religion : elle a fait de la mémoire de l’esclavage une source de sagesse, et non un motif de ressentiment.
Ce que le mot exu veut dire, et ne veut pas dire
Voilà le malentendu le plus tenace. Dans le monde yorouba d’origine, Exu est l’orixá des carrefours et des messages, celui qui fait circuler entre les mondes : ni bon ni mauvais, mobile, indispensable. Les missionnaires chrétiens l’ont traduit par « diable », et cette traduction fautive a la vie dure.
Dans l’umbanda, les exus et leurs équivalents féminins, les pombagiras, sont des esprits situés au plus près du monde des vivants, avec ses excès et ses contradictions. Ils tranchent, parlent cru, s’occupent des situations concrètes et embrouillées. Ils ne sont pas une figure du mal.
À quoi ressemble une cérémonie dans un terreiro
Le lieu de culte s’appelle un terreiro. On y trouve généralement un espace dégagé pour les pratiquants, un autel — le congá — chargé d’images de saints, de statues et de bougies, et une zone réservée aux visiteurs.
La tenue est le plus souvent blanche, du haut jusqu’aux pieds, sans distinction de rôle apparente. Beaucoup de maisons demandent d’entrer pieds nus. Les pratiquants portent des colliers de perles, les guias, dont les couleurs renvoient aux orixás.
La séance, appelée gira — le mot évoque le tournoiement —, suit une progression assez constante. Ouverture par des chants et des prières, souvent une salutation aux exus gardiens du seuil. Puis les atabaques, tambours joués à mains nues, installent le rythme, tandis que l’assemblée chante les pontos cantados, ces chants courts et répétés qui appellent chaque entité. Vient l’incorporation : les médiums reçoivent les esprits, et l’attitude, la voix, la démarche changent. La partie centrale de la soirée est consacrée aux consultations. Chacun peut s’avancer, exposer un problème, recevoir un conseil, parfois un passe — un geste de nettoyage énergétique effectué à la main ou à la fumée. La gira se ferme par des chants de clôture et le départ des entités.
Les demandes exposées lors de ces consultations relèvent le plus souvent du quotidien : un emploi, un enfant malade, un conflit avec un frère. La fonction sociale du terreiro compte au moins autant que sa dimension spectaculaire.
Reste la question que se pose tout lecteur curieux : comment entre-t-on dans cette religion ? Il n’existe pas d’initiation unique et codifiée à l’échelle de l’umbanda, contrairement à ce qui se pratique dans le candomblé. On commence généralement par assister, puis, si l’on souhaite aller plus loin et si la maison l’estime pertinent, par un développement médiumnique progressif encadré par les responsables du terreiro — apprentissage des chants, des gestes, du travail de la transe. Le rythme, la durée et les exigences varient d’une maison à l’autre. Beaucoup de terreiros accueillent par ailleurs les curieux sans engagement, à condition d’annoncer sa venue, de s’habiller sobrement et clair, et de ne pas photographier. Là encore, mieux vaut demander avant de se déplacer.
Umbanda, candomblé, quimbanda
trois traditions distinctes
Les deux premières sont afro-brésiliennes et honorent l’une et l’autre les orixás. Leur parenté s’arrête à peu près là.
| Critère | Umbanda | Candomblé |
|---|---|---|
| Origine | Brésil, début du XXe siècle, milieu urbain | Transmission africaine réorganisée au Brésil dès le XIXe siècle |
| Cœur du culte | Esprits de morts reçus pour conseiller | Orixás eux-mêmes, honorés et incorporés |
| Langue rituelle | Portugais | Langues rituelles africaines selon la nation |
| Cadre de pensée | Réincarnation et charité, hérités du spiritisme | Initiation longue, secret, transmission par la maison |
La quimbanda forme un troisième ensemble, centré sur les exus et les pombagiras, avec sa logique et ses maisons propres. La ranger sous l’étiquette umbanda est l’approximation la plus courante des présentations rapides.
Une histoire de répression, puis de reconnaissance
Pendant une bonne partie du XXe siècle, les cultes afro-brésiliens ont été traités comme un problème de police. Les codes pénaux visaient la « magie » et l’exercice illégal de la médecine ; les maisons de culte devaient parfois s’enregistrer auprès des autorités et subissaient descentes et saisies d’objets rituels.
L’umbanda a occupé dans cette période une position ambiguë : plus urbaine, plus lettrée, plus proche du spiritisme et du catholicisme dans sa présentation, elle a servi de porte d’entrée à une respectabilité que le candomblé a mis plus longtemps à obtenir. Cette respectabilité s’est payée d’un lissage de certains éléments les plus visiblement africains du culte — tambours moins exposés, offrandes réduites, vocabulaire francisé par le spiritisme.
Aujourd’hui, la liberté de culte est garantie par la Constitution brésilienne et l’umbanda est présente dans tout le pays, ainsi que dans les diasporas — Argentine, Uruguay, Portugal, et de manière plus dispersée en Europe. Les atteintes visant des lieux de culte afro-brésiliens continuent pourtant d’être signalées et recensées au Brésil, ce qui en dit long sur la persistance des préjugés décrits plus haut.
Ce qu’il faut retenir
L’umbanda se comprend mieux si l’on tient trois choses ensemble : une naissance brésilienne et récente, une architecture de croyance à trois étages, et un culte tourné vers la consultation plutôt que vers le spectacle. Le reste — le vocabulaire portugais, les figures d’entités, les couleurs des colliers — s’organise autour de ces trois points.
Pour les ordres de grandeur, mieux vaut se reporter aux recensements de l’IBGE, l’institut statistique brésilien : les chiffres circulant en ligne sont souvent anciens, et la sous-déclaration est un phénomène connu, précisément à cause de l’histoire de répression rappelée plus haut.
L’umbanda est-elle une secte ?
Non. C’est une religion reconnue au Brésil, protégée par la liberté de culte inscrite dans la Constitution, avec des lieux de culte déclarés et des fédérations qui regroupent des maisons. Sa décentralisation surprend souvent, mais elle ne relève pas d’une organisation fermée ou coercitive.
Faut-il être brésilien pour pratiquer l’umbanda ?
Non. L’ouverture à tous, sans condition d’origine sociale ni de couleur de peau, fait partie du récit fondateur de la religion. Des terreiros existent en Argentine, en Uruguay, au Portugal et, de manière plus dispersée, ailleurs en Europe.
Peut-on assister à une cérémonie sans être pratiquant ?
Beaucoup de maisons acceptent les visiteurs. Les usages varient réellement d’un terreiro à l’autre : l’annonce préalable de sa venue, une tenue sobre et claire, et l’absence de photos sont les attentes les plus courantes. Le mieux reste de poser la question avant de se déplacer.
Exu, c’est le diable ?
Non, et cette assimilation vient d’une traduction missionnaire. Dans le monde yorouba d’origine, Exu est l’orixá des carrefours et de la communication, ni bon ni mauvais. Dans l’umbanda, les exus et les pombagiras sont des esprits proches du monde des vivants, qui traitent les situations concrètes et embrouillées.
Quelle différence avec le candomblé ?
Le candomblé est plus ancien, transmis depuis l’Afrique et réorganisé au Brésil, il utilise des langues rituelles africaines et met les orixás au centre du culte. L’umbanda est née au XXe siècle en milieu urbain, se célèbre en portugais, et son culte repose sur la réception d’esprits de morts venus conseiller les fidèles.
Y a-t-il des sacrifices d’animaux dans l’umbanda ?
Les usages varient selon les branches, mais la plupart des courants umbandistes s’en distinguent et travaillent avec des offrandes végétales, des bougies, des fleurs, des aliments préparés. Généraliser sur ce point serait inexact, dans un sens comme dans l’autre.
L’umbanda est-elle compatible avec le catholicisme ?
Beaucoup de pratiquants se déclarent également catholiques, et les images de saints sont présentes sur les autels — héritage direct de la période où le culte devait se dissimuler. L’Église catholique, de son côté, ne reconnaît pas cette double appartenance.
Une religion se comprend d’abord par ce qu’elle demande à ses fidèles, pas par ce qu’on en redoute de l’extérieur. L’umbanda demande de recevoir, d’écouter et de rendre service.